samedi 23 mars 2013

21 mars 2013. A une âme discrète


Il est des âmes discrètes qui se plaisent dans l’ombre des portes cochères, abhorrant la lumière trop vive d’un soleil estival.
Sitôt que vous vous approchez, elles vous évitent comme on fuirait la bise glaciale des monts septentrionaux.
Vous vous pensiez bise légère et vous vous découvrez funeste aquilon.


La porte était close. Une porte marron, dont on pouvait compter les nervures du bois à force de subir les caprices des vents, des ondées et des feux héliaques.
Close depuis des mois.

Comme on ne prêtait pas trop attention à cette discrète personne, nul ne se souciait plus vraiment de cette porte close, pas plus qu’on ne prêtait l’oreille au bruit de la fontaine gargouillant sur la place.

Pourtant, l’âme discrète ne fuyait plus les regards, s’excusant presque d’être là à partager le même air que les autres, de paraître devant des êtres qu’elle supposait de condition meilleure.



Les gens sont étranges, n’est-ce pas ? Certains se croient inférieurs et d’autres, à l’inverse, parce que leur compte en banque a grossi, qu’ils mènent grand train, - et souvent à grand crédit -, ou parce qu’ils ont obtenu un titre ronflant de “chef” de quelque chose, ou encore parce qu’ils sont avocats, médecins, dentistes, ou autres formes de notabilité supposée, ces gens se croient soudainement sortis de la cuisse de Jupiter.

Ils viennent pourtant au monde selon le même mode que les autres, à savoir la course frénétique de centaines de millions de spermatozoïdes vers un ovule à féconder. Neuf mois de gestation et un accouchement par d’autres voies que la cuisse. Et encore moins celle de Jupiter.

Souvent, d’ailleurs, ces notables sont issus de maisons où leurs parents se tenaient à l’encoignure, regardant vers l’horizon, avec des rêves de grandeur pour leurs enfants. Tout aussi souvent, les enfants, parvenus à l’Olympe régional, mépriseront les lieux et ceux dont ils sont issus.


Un fils de Jupiter croqué par Honoré Daumier

La porte était close, et pour cause.
Un jour de printemps, le premier, s’il m’en souvient, lorsque l’hiver descend toujours des monts enneigés sur les ailes d’une brise sournoise, en dépit du soleil promettant les fleurs et la douceur, le bourdon lugubre résonne sur le village.
L’église ne s’emplit que de quelques dizaines d’amis, ceux pour qui la mémoire n’est pas un inutile accessoire et pour qui le village représente plus qu’une agglomération d’individualités.

Ceux qui ont la faiblesse de croire qu’ils ne sont rien de mieux qu’un futur tas d’os dans une tombe. Des os tout aussi semblables à ceux et celles qui se tenaient dans l’ombre d’une porte. L’ombre qui attend tous ceux qui se pavanent dans la lumière en exhibant un luxe inutile en terre humide et glaiseuse.

Ceux-là, oublieux des amis avec qui ils jouaient jadis, sont demeurés chez eux, laissant le froid s’insinuer dans l’église aux trois-quarts vide. Peut-être feront-ils l’aumône d’une carte de condoléances, utile pour chasser l’ombre d’un remords.

Il est des âmes discrètes.

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